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Des survivants identifient les cadavres en morceaux.La Jornada, le 26 décembre 1997Par Hermann Bellinghausen Les Autorités chiapanèques n'ont jamais fait la démarche nécessaire. La CNHD fait ouvrir les 45 cercueils; l'odeur est insoutenable."Eux, nos pères et mères, feront en sorte que le rêve de justice se réalise. Leur sang arrosera notre sol, notre terre, notre maison pour que la paix apparaisse au grand jour et que la justice éclate". Acteal, 25 décembre 1997. Peu à peu l'odeur monte, enveloppant de son évidence criante toute cet te immense et apparemment silencieuse douleur des tzotziles. Non, non ce n'est pas l'odeur pestilentielle de la mort, même si au cours de la matinée, les 45 cercueils se remplissent de mouches, toutes plus voraces les unes que les autres. Ce n'est pas non plus une odeur douceâtre de cette terre remuée et tellement piétinée en si peu de jours. Les survivants du massacre d'Actéal portent leur odeur et colère avec une dignité exemplaire. Que peut-il leur arriver de plus? Mariano, au sommet de l'esplanade occupée par les cercueils de tous ces morts, préside, auprès du reste des autorités traditionnelles du village de Chenalho, les funérailles qu'officie l'évêque Samuel Ruiz Garcia et qui nomme cette dernière "la fête de Noël la plus triste de nos vies". En tant que représentant de la paix d'Actéal, Mariano est le seul parmi des centaines d'hommes qui porte le chapeau traditionnel à rubans. C'est lui qui mène la cérémonie. C'est lui qui s'adresse aux hommes et aux femmes de Quextic et La Esperanza, dont les proches sont venus mourir ici. En même temps il supervise l'excavation des deux grandes fosses de deux mètres sur vingt qui, à ce moment-là, occupent des dizaines d'hommes plus ou moins jeunes équipés de pioches et de pelles. Mariano distribue des chrysanthèmes blancs aux femmes et leur demande de les déposer sur les cercueils de leurs proches alors qu'il fait de même sur le cercueil de sa femme puis sur ceux de ses deux filles. Sur chacun il s'incline et dépose un baiser. C'est
un des hommes les plus respectés de Chenalho. Jusqu'à il
y a peu, il exerçait la fonction honorifique de pashion, soit l'autorité
spirituelle la plus importante. Pendant un an, le poids de l'Univers reposa
sur ses épaules. Au milieu du terrain sur lequel se trouvent les
cercueils, Mariano parle clairement. Il pleure aussi. Il ne lui reste
que son fils de 12 ans. Il est bien entouré pendant la messe que
célèbre Samuel Ruiz Garcia accompagné de plusieurs
prêtres du diocèse de San Cristobal de las Casas. Plusieurs hommes ont pris la parole, comme à l'accoutumée lors des assemblées. L'un dit à l'évêque: " je vais mourir moi aussi mais je veux que justice soit faite, que les coupables, les partisans du PRI essentiellement, soient punis. Je me fiche des différences d'organisation ou de parti politique". Puis il invoque la Constitution pendant la messe: "Il existe l'Article 24 qui respecte les partis et religions. Où est cet article 24, Monsieur le Gouverneur?" Les autorités répartissent aussi des chrysanthèmes aux femmes. Un catéchiste, montrant les cercueils, prit la parole pendant la cérémonie: "Eux, nos pères et mères, feront que le rêve de justice se réalise. Leur sang arrosera notre sol, notre terre, notre maison pour que la paix apparaisse au grand jour et que la justice éclate". Il croit en l'intercession des ancêtres face aux puissances supérieures. Ainsi, il poursuit en parlant toujours des morts d'Actéal: "Grâce à elles et à eux, la parole sera libérée". Faisant preuve d'une sobriété admirable, les survivants écoutaient "al Tatic" parler du pardon, là même où leurs proches sont tombés. Samuel Ruiz Garcia était parmi eux dès la première heure. Avant la messe, il est resté assis face aux indigènes réunis sur l'esplanade pour creuser la fosse. Pendant des heures, seul et en silence, il regarda ce champ jonché de cadavres. Il ressentit certainement, comme l'ensemble des présents, la paix saisissante qui émanait des indigènes de las Abejas, au delà des larmes. En amont de cette esplanade se trouve la route qu'empruntèrent les assassins, le lundi matin. Et c'est cette même voie qu'ont pris, très tôt aujourd'hui, quelques uns des ... à bord d'une voiture officielle. On suppose qu'ils ont été protégés et accompagnés par la police municipale de la mairie de Chenalho. C'est un hasard et c'est alors que des membres du groupe paramilitaire, auteur du crime, passèrent au bon milieu du cortège funèbre. Ils ont été reconnus par les membres de la procession qui portaient les 45 corps depuis le village de Polho, où ils furent remis hier soir aux autorités de Tuxtla avant d'être donnés par la Fédération aux autorités municipales. Etait-ce l'intention du gouvernement que d'envoyer les paramilitaires au linchage, en les exposant à la colère des survivants? La discipline du peuple zapatiste qui accompagnait le cortège et la présence du Tatic empêchèrent que les paramilitaires ne soient agressés. De plus, le cortège étant accompagné par la Police Judiciaire Fédérale et la CNHD, les suspects furent immédiatement appréhendés, non loin du campement militaire récemment installé dans l'école primaire d'Actéal. Plus
tard, pendant la messe, un homme en costume de ville déboula sur
l'esplanade et se dirigea vers la petite église. Il était
certainement le seul à être ainsi vêtu. Il portait
ostensiblement une pistolet à la ceinture. Quelques minutes plus
tard, il fut suivi par Gustavo Moscoso Zenteno, magistrat au Tribunal
Supérieur de la Justice du Chiapas et représentant du gouvernement
lors des négociations de paix et réconciliation qui se terminèrent
en bain de sang. La présence du gouvernementLe moment arriva où il fallut identifier les corps. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les représentants du gouvernement chiapanèque n'ont jamais réalisé cette tâche. Ce qui fait dire à plusieurs observateurs qu'il s'agit là d'une manoeuvre de dissimulation. Une de plus. Maintenant c'est de ressort de la justice fédérale. Un agent et un seul de la Police Judiciaire écoute, accablé, les dizaines de plaintes que ce soit en provenance de X'Cumumal, communauté encerclée par les paramilitaires et la police, où sont sur le point de mourir de faim, plus de trois mille déplacés ou que ce soit en écoutant l'histoire des femmes séquestrées à Pechequil, contraintes aux travaux forcés sous peine d'être éxécutées, par les partisans du PRI. Ici cinq femmes enceintes sont inhumées. La PGR n'en a mentionné que deux, dans son rapport. Deux sont mortes à coup de machettes, une autre Juana Pérez Pérez de 33 ans et enceinte de six mois, reçut de haut en bas une balle expansive dans le thorax qui l'éventra. Selon des données confirmées par Las Abejas, Rosa Pérez Pérez, blessée au thorax, a le coeur qui a éclaté et reçut un coup de machette. Quant à Marcela Capote Vàzquez, âgée de 15 ans, elle reçut aussi une balle dans le thorax. Maria Gomez Ruiz reçut deux balles dans le dos ainsi que tous les enfants qui ont été tués. Enfin, Rosa Gomez enceinte, a survécu, son bébé non. Les
membres de la CNDH font ouvrir un par un les 45 cercueils, après
midi. Les proches sont alors confrontés à l'épreuve
d'identification de leurs défunts dont les corps sont en morceaux.Certains
sont méconnaissables soit parce qu'en état de décomposition,
soit à cause de violence des coups reçus. L'odeur se soulève
et les mouches se multiplient. Ainsi, un cercueil marqué "femme
adulte" ou "enfant garçon" retrouve-t-il son nom
pour la dernière fois. Mariano
et les autres représentants de l'autorité organisent le
déplacement des cercueils vers les fosses. Quelques membres de
la caravane "Tout pour tous" aident les hommes à les
porter. Tout se passe dans le calme. Des jeunes et des femmes de la villes
sont là et eux non plus n'arrivent pas à comprendre ce qui
s'est passé.
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